Posté le: Dim Oct 26, 2003 9:37 am Sujet du message: MOEZ IL N'Y A JAMAIS EU DE CONTENTIEUX AVEC LES CHRETIENS!!!
L'Église médiévale et les Juifs
Notes du cours de Mme Leclercq, « L'Église et la vie religieuse en Occident, XIè-XIIIè s. »
Paris-IV Sorbonne, cours de licence, HI 375.
Retour à la section 2 : un exemple, la communauté juive de Spire
Sommaire
1. Héritage du 1er millénaire
2. XIIè et XIIIè s. : le raidissement
3. Les Juifs conseillers des princes
4. La violence contre les Juifs
5. Doit-on tuer les Juifs ?
6. La législation
Section 3 : la montée des périls
Héritage du 1er millénaire
Le 1er millénaire est globalement beaucoup plus favorable aux Juifs que le second. Mais même à l'époque, courent les idées selon lesquelles les Juifs n'ont pas de patrie, ne sont pas intégrables, sonc dont des traîtres en puissance. Ils auraient appelé les musulmans en Espagne contre les chrétiens, les Normands partout en Europe aux XIè et XIIè siècle, ils auraient poussé à la destruction du Saint-Sépulcre au début du XIè s. De ce point de vue, l'Espagne wisigoth, qui s'est effondrée en 711, a légué un héritage, ses conciles nationaux ont déjà posé les grands principes de la discrimination : interdiction des mariages mixtes, interdiction aux Juifs d'accéder aux fonctions publiques, et même interdiction aux chrétiens de lire le Lévitique, de peur qu'ils retournent au judaïsme ! Or Gratien a incorporé cette législation atijuive dans son Décret, ce qui va constituer la base de l'élaboration des XIIè et XIIIè siècles, qui pose le principe que la diaspora est la punition divine des Juifs desormais condamnés à la servitude perpétuelle (S. Bernard).
En dehors de l'antijudaïsme très net de l'Espagne wisigothe, avant même la Ière Croisade il y a des signes de violence allant parfois jusqu'au pogrom. À Toulouse, les premières colophisations (gifle rituelle infligée le jour de Pâques au représentant de la communauté juive) apparaissent. En 1020, le frappeur gifle si fort qu'il arrache l'œil du représentant juif. On notera quand même qu'en compensation, un cens annuel rachètera ce soufflet rituel. À Vérone, les Juifs sont expulsés en 938. À Bénévent, c'est en 1063.
C'est le développement de l'agressivité de l'Occident liée aux Croisades qui précipite le phénomène. Avant même la Reconquista, des cités juives du sud-ouest de la France ont été attaquées par des chevaliers francs allant combattre en Espagne en 1063. La Chanson de Roland rédigée aux alentours de 1100 raconte (v. 3658sq.) que Charlemagne, pour venger la mort de Roland, a fait abattre les synagogues et les mosquées de Saragosse, et a converti de force. À partir de la Ière Croisade, des pogroms très sanglants ont lieu en Rhénanie et sur le Danube, à Worms (800 morts), Mayence, Ratisbonne et même Spire, mal protégée par son prince-évêque. La phénomène se reproduit à chaque grande prédication de croisade. La IIIè Croisade, prêchée en 1187, se traduit par des bûchers en masse à York...
XIIè et XIIIè s. : le raidissement
Les facteur de l'aggravation sont multiples. Les transformations socio-économiques sont l'un de ces traits importants : le développement de l'économie, la renaissance des villes, le développement à une échelle inconnue du commerce international, l'européanisation des échanges (ex : caravanes portant les draps des Flandres jusqu'en Russie, vin du Bordelais débarqué en baltique et caraisons d'esclaves de la mer Noire débarqués à Venise ou Gênes). Ceci exige des spécialistes du négoce, une accélération des échanges de monnaie et de crédit. Le gonflement des villes a pour résultat que les oppositions sociales s'y repèrent beaucoup plus fortement qu'à la campagne.
La tendance est vers une restriction des activités des Juifs. L'interduction d'acquérir de la terre a des origines anciennes : elle figure dans le code théodosien (le 1er grand code civil romain d'inspiration chrétienne, avant le code justinien). Il y a loin de cette prescription mais la tendance est nette. Si on signale comme à Spire ou à Troyes des Juifs ayant des terres et des vignes, il semble rare qu'ils aient été paysans. Leurs activités étaient plutôt du secteur tertiaire ou secondaire.
Leur activité artisanale était assez importante (fripiers ou tailleurs), mais ils se livraient surtout au commerce, spécialement celui de l'argent. L'idée s'installe selon laquelle il y a entre l'argent et les Juifs un lien passionnel qui tient à leur nature. Le Juif est réputé être avare (Judas n'a-t-il pas vendu Jésus pour 30 deniers d'argent ?). Il est intelligent mais jamais désintéressé et incapable de générosité. Il sait faire fructifier l'argent, contrevenant ainsi en permanence au principe aristotélitien aussi bien que biblique selon lequel l'argent ne fait pas d'intérêts (« nummus non parit nummos »). En effet un intérêt, c'est attendre sans travailler. L'Ancien testament interdisait aux Juifs de prêter à usure (l'usure au Moyen Âge est l'intérêt, quel que soit montant), ce qui était lié à une morale caractéristique de société rurales, où ce que l'on empruntait était essentiellement des aliments ou des semences. Le christianisme a repris l'interdiction (Lc 6:35 « Prêtez sans rien attendre en retour »).
Les Juifs n'étant pas chrétiens, l'usage s'implanta d'autoriser les Juifs à prêter de l'argent aux chrétiens. Ils n'étaient pas les seuls : Lombards et Cahorsins faisaient de même, sans parler des établissement ecclésiastiques, monastiques surtout, qui pratiquent le mort-gage (qu'Alexandre III finira par interdire). Les Juifs ne sont pas même les plus riches manieurs d'argent. Les banques les plus grosses sont italiennes (Tolomei). Les Juifs vont se cantonner au petit commerce de l'argent, le moins glorieux, le plus risqué et le plus impopulaire : prêt sur gage, prêt à la petite semaine. Les taux augmentant avec le risque encouru par le banquier, et dans une situation d'asymétrie d'information, les taux usuraires atteignent parfois les 70 ou 80%.
Pour la plupart des habitants des villes, il n'y avait pas d'autre choix que de recourir aux Juifs. À Cologne où l'achevêque accorde aux Juifs un nouveau statut, un article précise que les Juifs ne devront pas souffir de mauvaises coutumes et d'entraves à leurs libertés traditionnelles. En ce qui concerne le commerce de l'argent, la charte ajoute : « qu'aucun cahorsin ou lombard qui prête à usure ne puisse s'installer à Cologne car il porterait préjudice aux Juifs. »
Nous avons deux indices de l'impopularité des prêteurs d'argent, et de l'assimilation de la perfidie juive à l'usure.
l'évolution sémantique : le Moyen Âge utilise « judaizare » pour dire « prêter à usure. » Or « judaizatio » veut dire au départ « le fait de pratiquer la religion juive »...
le miracle des Billettes à Paris en 1290. Une pauvre femme met ses habits chez le Juif contre 30 sous. Pour Pâques, elle veut récupérer ses habits, mais n'a pas d'argent. Le Juif lui propose de reprendre ses habits contre l'hostie consacrée de la communion. Elle accepte. Elle dissimule l'hostie sous sa langue et la donne au Juif. Celui-ci pique l'hostie, qui saigne. Il veut la faire cuire dans un chaudron, c'est un bain de sang. Une voisine s'aperçoit du manège, récupère l'hostie et la porte au curé. Le Juif est brûlé, sa femme et ses enfants sont convertis, sa maison est rasée et transformée en chapelle. L'hostie miraculée a été conservée comme une relique dans l'église St-Jean-de-Grève jusqu'à la Révolution. Cette histoire montre le lien entre l'usure et les crimes de sacrilège dont les Juifs vont être de plus en plus accusés.
Les Juifs conseillers des princes
La tendance au renforcement de l'autorité est nette. Elle concerne la monarchie pontificale comme les États séculiers. Le crime de lèse-majesté est de plus en plus sanctionné. Mais parallèlement l'exercice du pouvoir est de plus en plus complexe, qui exige des auxiliaires de qualité. Dans plusieurs pays, des Juifs en font partie. Une fraction des Juifs est bilingue de fait (hébreu + langue du pays d'accueil). Beaucoup sont plus cultivés que les chrétiens, d'où les nombreux services qu'ils peuvent rendre. Ils peuvent servir de traducteurs (à partir du grec, de l'araméen, du syriaque, de l'arabe, vers le latin et les langues vulgaires), ou encore d'interprètes ou d'ambassadeurs. Ils peuvent être attachés aux grands comme trésoriers, receveurs fiscaux, conseillers... C'est le cas en Espagne où le roi de Castille se dit « empereur des trois religions » (chrétienne, juive et musulmane) et où les cités sont tellement bigarrées qu'il faut des spécialistes des langues, des coutumes ou des droits divers pour s'y retrouver. Toujours en Espagne, malgré les prescriptions de l'Église leur interdisant les emplois publics, le roi de Majroque appelle les Juifs en 1232.
Les Juifs fournissent ainsi un personnel investi de pouvoirs délégués, qui se sont rendus indispensable, et qui sont bien payés. De ce fait ils attirent encore la jalousie. : les chrétiens leur en veulent pour l'autorité qu'ils représentent. Robert Moore, dans La persécution, sa formation en Europe, 950 -1250, donne une explication socio-économique. L'extraordinaire développement du savoir au XIIe s. a en effet produit une couche de lettrés formés aux écoles, bourrés de diplômes et avides d'ascension sociale voulant monnayer leur savoir dans les bureaux des princes. Leur but est de détrôner les Juifs instruits qui jouaient ce rôle. Les Pierleone qui conseillaient encore les Papes au XIIe s. ont fini par se convertir et donner l'anti-pape Anaclet. Les nouveaux clercs vont tout faire pour éliminer les Juifs.
La violence contre les Juifs
La position des princes envers les Juifs était tout de même ambiguë. S'ils étaient utiles, ils pouvaient aussi servir de soupape de bouc émissaire quand le peuple grondait. Pour certains historiens, la violence est d'abord populaire, incontrôlée, instinctive : pogroms de la Iere et IIe Croisade. Pour d'autres comme Moore, la responsabilité incombe davantage aux États. Effectivement, au moment des premiers pogroms de Rhénanie, les Juifs sont souvent protégés par leurs voisins. Ici, ce sont les chevaliers qui les tuent et pillent leurs biens. En 1182, c'est Philippe Auguste qui les expulse. Ils sont pour lui, comme le raconte le chroniqueur du règne, Rigord, immensément riches, cupides et cruels ; ils tuent les enfants chrétiens et profanent les objets sacrés qu'on leur confie en gage. Pierre le Vénérable avait de même écrit à Louis VII que les Juifs se livraient à des opérations immondes sur les objets du culte. Il concède cependant que
Dieu ne veut pas qu'ils soient tués ni complètement détruits, mais qu'ils soient conservés, comme le fratricide Caïn, pour un plus grand tourment et une plus grande humiliation, en une vie pire que la mort.
Il en va de même pour S. Louis qui se dit prêt à leur passer l'épée au travers du corps s'ils blasphèment le nom du Christ, et Philippe le Bel qui organise un grand coup de filet en 1306 : leurs biens sont confisqués et on les expulse. C'est cette expulsion, beaucoup plus que celle de 1394, qui a vidé la France de la plupart de ses Juifs. Beaucoup se sont installés en Allemagne, d'autres en Espagne (ou ils sont souvent appelés « Franco », Francisco Bahamonde Franco était par exemple d'origine juive).
En réalité, la violence est une tentation que toutes les couches de la population peuvent connaître. Elle peut être à la fois spontanée et calculée par les États. Il y a contamination générale des esprits.
Doit-on tuer les Juifs ?
Pendant longtemps, l'Église a dit que non. 3 raisons essentiellement exigent que, malgré leur responsabilité dans la mort du Christ et la punition qui pèse sur eux (« Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! », Mt 27:25), on laisse les Juifs vivre.
Ils ont été les témoins et les acteurs de la cruxifixion : ils sont donc utiles face aux hérétiques qui la nient, dont les cathares pour lesquels Dieu ne pouvait s'incarner dans un corps (tout corps étant matière, donc œuvre de Satan)
ils sont les gardiens de l'ancienne alliance dont Jésus a dit qu'il n'était pas venu pour l'abolir mais pour l'accomplir
S. Paul a dit que les Juifs seraient les derniers à se convertir après les païens, donc certainement après les musulmans. Il faut donc savoir attendre. La diaspora est une punition temporaire des Juifs.
Le théologien Thomas de Chobham (déb. XIIIè s.) pense ainsi que c'est à eux que s'applique le verset 12 du psaume 59 : « Ne les massacre pas, que mon peuple n'oublie. ».
De nombreux gens de bien pensent en effet que ce ne serait pas pécher par homicide de les tuer s'ils parlaient publiquement de leur religion. Cependant il faut les supporter s'ils se tiennent tranquilles, mais il faut les affecter à des taches sordides afin qu'ils ne se placent pas au-dessus des chrétiens. (...) Ainsi porteront-ils témoignage de la Loi contre eux et en faveur des chrétiens : ils seront la preuve du triomphe du christianisme.
Il est intéressant de voir que c'est au XIIIè s. que l'on voit apparaître la légende du Juif errant. Le bruit court qu'il existe un Juif qui a connu le Christ en personne. Un évêque d'Arménie venu en Angleterre déclare lui avoir entendu raconter directement son histoire. Matthieu Paris, moine de Saint-Alban en 1230, a conservé son récit. Ce Juif était portier du prétoire où Jésus allait être interrogé et il aurait même bousculé le Christ en disant : « Dépêche-toi ! Qu'est-ce que tu attends ? » Et le Christ aurait répondu : « Moi je sais où je vais mais toi tu n'iras pas avant que je revienne ! » Ce Juif s'est converti mais n'arrive pas à mourir : il est le témoin vivant de l'erreur fatale de son peuple et est condamné à errer jusqu'à la fin des temps. »
La législation
Rappel : la législation antérieure
Pendant des siècles, les Juifs sont libres de bâtir des synagogues. Mais Grégoire le Grand († 604) abroge les dispositions correspondantes des codes théodosien et justinien, et interdit d'en bâtir de nouvelles. Ce texte passe dans le Decretum de Gratien. Alexandre III (règne 1159-1181) y ajoute l'interdiction d'enrichier les synagogues existantes.
Gratien ne parlait pas des Juifs comme d'une entité spécifique : il évoquait leur sort en divers passages sur la servitude, la relation entre évêques et sujets, le sacrilège, les mariages mixtes, le baptême. Son opinion est que Dieu sera beaucoup plus dur à leur égard au Jugement dernier qu'envers les homosexuels eux-mêmes (cf. Mt 10:15 : « En vérité je vous le dis : au Jour du Jugement, il y aura moins de rigueur pour le pays de Sodome et de Gomorrhe que pour [la ville qui n'accueille pas les apôtres]. »). Selon lui, il ne faut pas les convertir, cat l'adhésion à la foi doit être volontaire. En revanche, s'ils l'ont été par force, ils doivent obligatoirement le rester (Henri IV dispose le contraire dans sa charte de 1090). Il est impossible d'admettre un couple mixte.
Latran III marque un durcissement de la législation concernant les Juifs, mais reste encore mesuré : il rappelle que les Juifs ne doivent pas être dépossédés de leurs biens sans jugement.
Latran IV est plus radical (cf. la fiche spécifique sur le concile) : il faut éviter tout rapport entre Juifs et chrétiens. Mariages mixtes, cohabitation, convivialité sont interdits, ce qui pose problème dans l'optique de la conversion : mieux vaut discuter à table que de prêcher ! Les Juifs sont condamnés à la servitude perpétuelle, conséquence du crime de la cruxifixion. Thomas d'Aquin reprend cette idée : « Leurs biens ne leur appartiennent pas, pas plus que les esclaves n'ont le droit de propriété. » Simplement, le roi ne devra pas les dépouiller totalement de tout moyen de vivre.
Il faut noter que les théologiens sont plus rigoristes que les canonistes. Tant les Anglais (Robert Flamborough ou Robert Grosseteste) que l'Italien Thomas d'Aquin tiennent le même raisonnement : les chrétiens n'ont pas le droit d'empreunter l'argent qui provient de l'usure. C'est comme s'ils utilisaient l'argent provenant d'un voleur ou d'un simoniaque. Il faut aussi obliger les Juifs à payer la dîme et les offrances sur les maisons qu'ils ont acquises, de telles sortes que les églises chrétiennes en soient pas lésées.
Après Latran IV
Le XIIIè s. est le siècle des grandes rumeurs contre les Juifs : on les accuse de meurtres rituels, de sacrilèges sontre les hosties (comme le miracle de Billettes)... Pour ce qui est des meurtres rituels (le premier exemple est à Norwich en Angleterre, en 1144), il ne faut pas généraliser. On a vu qu'Innocent III y croyait. Innocent IV en 1247 et Grégoire X en 1272 et 1274 (Sicut judeis aux évêques allemands) affirment qu'ils n'y croient pas. Ils font valoir l'argument du bon sens : les Juifs ont horreur du sang (la Bible leur fait interdiction d'en consommer, c'est pourquoi ils saignent les animaux avant de les manger : Lv 3:17 « C'est pour tous vos descendants une loi perpétuelle, en quelque lieu que vous demeuriez : vous ne mangerez ni graisse ni sang. »). On conçoit mal qu'ils violent la règle en consommant le sang des chrétiens...
D'où l'indignation d'Innocent IV : « On sévit contre eux sans procès, sans aveu, sans preuve, contrairement aux droits que le Saint-Siège leur a reconnus... On les condamne à la mort la plus ignominieuse. » De même Grégoire X dans sa lettre :
Il arrive que les pères de certains enfants morts ou d'autres chrétiens ennemis des Juifs cachent secrètement ces enfants et cherchent à extorquer de l'argent aux Juifs comme rançon des vexations qu'on leur fait entrevoir. Ils affirment faussement que les Juifs ont secrètement enlevé ces enfants et qu'ils sacrifient leur cœur et leur sang alors que leur loi leur interdit expressément l'usage du sang. Ce qui a été confirmé nombre de fois à notre cour par des Juifs convertis au christianisme.
En revanche, la plupart des papes laisse s'accréditer l'idée que les Juifs pourfendent des hosties : on peut interpréter ceci comme une manœuvre utile à la pastrorale, car beaucoup de gens ne croient pas à la transsubstantiation. L'hostie profanée par un Juif et qui saigne est une excellente preuve.
La pensée Juive est sous surveillance : Innocent IV pose le principe qu'en tant que vicaire de Dieu, il a en charge tous les êtres humains en général. Quand un païen contrevient à la loi naturelle, le Pape a le devoir de le punir. De même, quand un Juif contrevient à la loi de Moïse ou l'interprète : il lui est interdit d'évoluer par rapport à sa propre religion... Il revient donc au Pape de vérifier que les Juifs respectent bien l'Ancien Testamant, ce qui est cocoasse puisque le Christ lui-même a affranchi les Juifs de certaines prescriptions (comme la circoncision). Dans certains pays, les conciles obligent les Juifs à porter la barbe comme la portent les intégristes et prétendent juger des commentaires juifs en fonction de la Bible, autrement dit, de vérifier si les Juifs sont de bons Juifs. C'est ce qui justifie les enquêtes de l'Église sur le contenu du Talmud, soupçonné de véhiculer des déviations. D'où les autodafés. Cf. le zèle de S. Louis qui en a fait brûler plusieurs charrettes à Paris en 1240.
Parallèlement, la pression pour les convertir est renforcée. Deux décrétales rappellent l'interdiction d'ouvrir de nouvelles synagogues, et en 1278, la bulle Vinea Soreth de Nicolas III institutionnalise la prédication chrétienne dans les synagogues, auxquels les Juifs sont obligés d'assister et qui est souvent assurée par d'anciens Juifs convertis. L'encouragement du Pape à apprendre l'hébreu a pour but de chercher dans le Talmud des arguments en faveur du christianisme, démontrant l'aveuglement juif. On est loin de l'idée, énoncée par Pierre Damien, selon laquelle les Juifs possédaient en quelque sorte l'original de la pensée divine, les chrétiens n'en possédant que la traduction. D'où, au XIIe s., le rapprochement des intellectuels chrétiens vers les Juifs, dans l'espoir de s'enrichir en prenant connaissance, grâce aux rabbins, du texte sacré, plus authentique, de la Vulgate. Maintenant, l'intention n'était plus la même : on cherchait de nouveaux arguments contre les Juifs. L'activité des biblistes, nés au XIIe, se continue au XIIIe s. avec les correctoires dominicains et franciscains, mais l'esprit est beaucoup moins ouvert. Ainsi, au concile de Vienne de 1311-1312, la création de chaires de langues orientales a pour but d'aiguiser les armes des chrétiens contre les Juifs. Au XIVe s., c'est surtout à des convertis que les penseurs chrétiens auront recours, les Juifs non convertis étant des interlocuteurs trop dangereux.
Les Juifs convertis eux-mêmes sont plus surveillés. La bulle de 1267 Turbato Corde défère devant l'Inquisition les Juifs convertis puis relaps. cette bulle contre les relaps est d'ailleurs parfois comprise comme concernant tous les Juifs, car dans les textes, il sont de plus en plus souvent qualifiés d'hérétiques, or tous les hérétiques relèvent de l'Inquisition. Par ailleurs, on note que, le Juif converti étant le plus souvent exclu de la communauté juive, et perdant les droits sur son héritage, l'Église essaie d'aider les convertis en créant des maisons de convertis et en leur accordant des aides financières. Ils sont souvent embauchés par l'Église, s'ils sont lettrés, pour convertir d'autres Juifs.
Inversement, les mesure contre les chrétiens qui se convertiraient au judaïsme sont terribles &mdash il existe bien en effet un prosélytisme juif. Les chrétiens convertis au judaïsme sont envoyés au bûcher. On en a un exemple au XIIIe s. à Londres, avec un diacre amoureux d'une juive, converti au judaïsme, qui est brûlé. Le rabbin qui convertit des chrétiens voit sa synagogue détruite.
L'application de la législation pontificale
Normalement, toute décision romaine est appliquée, transmise par les conciles (nationaux, provinciaux, synodaux) et les légats. Le Pape ne se fait pas faute dans sa correspondance avec les princes de les sommer d'appliquer ses décisions sous peines diverses. Tout le monde suit donc, même les plus coriaces adversaires des Papes comme Frédéric II, même si c'est souvent pour des raisons politiques. On constate cependant des retards, des initiatives locales, des situations particulières, par exemple l'expulsion des Juifs plus ou moins précoce (on note en tout cas que le Pape ne s'est jamais interposé pour interdire aux rois de chasser leurs Juifs).
Prenons un exemple de législation particulière, le cas de Bourges en 1276 qui double une décision royale de Philippe le Hardi interdisant aux Juifs d'habiter dans les petites villes (parce que c'est là sans doute que la familiarité entre Juifs et chrétiens est la plus forte). On constate ailleurs d'autres entorses à la législation pontificale voulant éviter tout contact entre les deux communautés. Ainsi, le concile de Valladolid en 1322 doit réaffirmer :
Afin que ceux qui professent la religion chrétienne ne soient pas pollués par les superstitions des Juifs et des Sarrasins, nous interdisons, sous peine d'excommunication, aux chrétiens d'assister aux noces et aux enterrements des Juifs et des Sarrasins.
Plusieurs conciles pronvinciaux, pour dissuader Juifs et chrétiens de nouer des relations charnelles, posent comme principe que les relations mixtes entre Juifs et chrétiens sont aussi graves que le crime de bestialité. Du point de vue des peines, on rencontre dans de nombreuses régions l'obligation de pendre les Juifs par les pieds pour les distinguer des chrétiens. Certains règlements municipaux interdisant « aux Juifs et aux prostituées » de toucher les marchandises au marché.
Une fois que l'Église a pris les initiatives, les pouvoirs scéuliers suivent. Or, à partir de 1215, la sévérité de la répression s'étend à tous les domaines. L'antijudaïsme se transmet à l'art sacré (cf. Blumenkranz), au théâtre qui véhicule une image du Juif de plus en plus caricaturale et appelle les Juifs à la vengeance, à la littérature enfin. Témoin, cette diatribe de Gautier de Coincy, moine à St-Médard de Soissons, mort en 1236 :
Aux faux Juifs, aux faux hérétiques
Que confonde le Saint-Esprit
Mult les hait, ainsi fais-je
Et Dieu les hait, et je les hais
Et tout le monde diot les haïr
Car leur erreur ne veulent quitter.
Mault se vantant de l'Écriture
Mais n'entendent de l'Écriture
Ni l'efficacité ni la force.
De la noix vont rongeant l'écorce
Mais ne savent ce qu'il y a dedans.
Péché leur agace les dents...
L'Écriture n'entendent mie.
La croûte en ont et non la mie...
L'incarnation de Jésus-Christ
Toujours nous veulent dénaturer.
On les devrait pendre ou noyer.
Le diable leur dort dans la tête
Qui les fait bestiaux comme bêtes.
Trop longtemps dure leur dureté
Ils ont plus durs que pierre dure
Ils sont plus durs qu'acier ou fer.
Qiu les aurait tous attaqués
Brûlés ou noyés en une flamme
N'en seraient Dieu et Notre-Dame
Vengés à droit, comme il me semble.
Je les brûlerais tous ensemble.
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Source : notes du cours du Pr Leclercq, « L'Église et la vie religieuse au Moyen Âge », Paris-IV, 1997-1998.
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